L'énigme de Por-Bazhyng

Les experts sont toujours partagés au sujet de l’énigmatique construction de Por-Bazhyng (ou Por-Bajin) qui se dresse, semblable à une forteresse, sur une île du lac Tere-Khöl, dans la république de Tuva, aux confins méridionaux de la Sibérie.

Personne ne sait exactement pourquoi cette étrange construction, dont le nom signifie « maisons d’argile » en langue tuvanne, a été érigée il y a 1200 ou 1300 ans. Elle occupe pratiquement toute la surface de l’île et ressemble, à première vue, à un kremlin, c’est-à-dire à une forteresse. Mais les autres hypothèses ne manquent pas, qui en font tour à tour un palais d’été, un monastère ou un observatoire astronomique.

Por Bazhyng 1

« Découverte » à la fin du XIXe siècle près de la frontière mongole et explorée pour la première fois en 1891, Por-Bazhyng a autant fasciné les experts qu’elle les a frustrés : ils ne savent toujours pas qui l’a construite, ni pourquoi.

De modestes chantiers de fouilles y ont été menés entre 1957 et 1963. Une autre campagne, de plus grande ampleur, a été entreprise en 2007, la communauté scientifique s’inquiétant alors d’une montée des eaux du lac.

Les archéologues y ont trouvé des tablettes d’argile, des empreintes de pieds humains, des dessins aux couleurs délavées sur les plâtres des murs et des fragments de bois brûlé. Mais personne n’a encore compris à quoi pouvait bien servir cet impressionnant ensemble architectural.

En 2016, les fouilles et les recherches continuent.

Apparemment, Por-Bazhyng a été bâtie en l’an 757, à l’époque du Khaganat Ouighour (744-840). Pourquoi ces gens, qui étaient nomades, auraient bâti une forteresse dans un endroit aussi isolé, très loin de tous les centres urbains et de toute route commerciale ? Mystère. Des détails de son architecture rappellent ceux des palais chinois. Mais pourquoi en bâtir un au milieu de nulle part ?

Le lac Tere-Khöl est un lac de montagne, coincé entre les chaînes de montagnes de l’Altaï et du Sayan, à une dizaine de kilomètres du petit village de Kungurtuk au sud de la Sibérie.

Por Bazhyng carte

Une cartographie a été réalisée au laser en 2007, en préparation des fouilles [1]. Elle a permis aux chercheurs de reconstituer un modèle 3D assez rustique de ce à quoi Por-Bazhyng devait ressembler à l’époque où elle était occupée. Malgré son âge, les structures architecturales sont assez bien conservées : on y distingue encore très clairement tous les murs.

Le site fait 3,5 hectares, soit 35 000 m². Les murs extérieurs font 10m de haut et 12m de large à la base. Ils suivent un plan rectangulaire, qui fait irrésistiblement penser à une forteresse. Côté terre, la porte principale, encadrée de tours, donne sur deux cours intérieures séparées par une autre porte, moins imposante.

Les murs intérieurs sont plus petits : hauts d’environ 1m, ils marquent l’emplacement des bâtiments qui avaient été construits à l’intérieur de l’enceinte. Le centre du site est occupé par un grand bâtiment donnant sur la deuxième cour. Tout autour, il n’y a pas de rues, juste une série d’enclos contigus abritant de petites constructions toutes identiques. Certains de ces murs intérieurs étaient recouverts d’un enduit calcaire qui avait été peint avec des bandes rouges horizontales.

Por Bazhyng 3

Dans la cour intérieure, le bâtiment principal était en deux parties disjointes et reliées par une allée couverte. Il était couvert d’un toit de tuiles supporté par 36 colonnes en bois posées sur des socles en pierre.

Ce sont les matériaux de construction et le plan du site, typiques de la seconde moitié du VIIIe siècle chinois et plus précisément de la dynastie T’ang, qui ont permis aux chercheurs de dater l’édifice.

Les restes de bois brûlé sont également caractéristiques de la technique chinoise dite du dou-gung, qui servait à relier entre elles les solives de bois.

De part et d’autre du bâtiment principal, deux galeries couvertes longeaient la cour intérieure et donnaient un saisissant point de vue sur la cour et la façade du bâtiment.

Por Bazhyng 4Si personne ne s’accorde sur le rôle de Por-Bazhyng, il y a en revanche de plus en plus de preuves qu’elle a abrité un monastère bouddhiste. D’aucuns voient dans son plan savamment agencé et très régulier l’empreinte des « paradis bouddhistes » que l’on voit sur de nombreuses peintures de l’époque T’ang.

Des textes historiques datant de cette époque parlent aussi de villes ouïgoures, d’une intense activité architecturale qui a accompagné la sédentarisation de ces peuplades nomades. Ces textes laissent à penser qu’il y aurait eu une quinzaine de villes rien que dans l’actuelle république de Tuva, toutes bâties sur un plan rectangulaire, entourées de murs auxquelles on accédait par une porte principale.

Bizarrement, Por-Bazhyng n’a livré lors des fouilles aucun système de chauffage, même rudimentaire. C’est pour le moins singulier pour un ensemble architectural situé à 2300m d’altitude dans les montagnes sibériennes soumises à de très rudes hivers.

Cette absence de moyens de chauffage laisse à penser que le site n’a été occupé que sur une très brève période, ou qu’il n’était occupé qu’occasionnellement pendant la belle saison. Certains experts avancent que c’est un brusque changement climatique dans la région qui aurait poussé les habitants à aller s’installer ailleurs, dans une région moins froide, à la fin du IXe siècle.

Por-Bazhyng est d’ailleurs en train de subir un autre changement climatique : le permafrost sur lequel elle est bâtie se dégèle peu à peu depuis le siècle dernier, causant la destruction d’une partie des murs et la hausse des eaux du lac.

Le thermokarst (c’est-à-dire la fonte du permafrost) fragilise les embases des murs d’argile, qui finissent par s’effondrer et par se dissoudre à leur tour. L’île elle-même sur laquelle l’édifice est bâti se fissure et s’érode au point de disparaître peu à peu dans le lac. Au train où vont les choses, si rien n’est fait, le mur d’enceinte commencera à s’effondrer dans les eaux du lac dans environ 80 ans.

Por Bazhyng 2

Les analyses archéologiques et géomorphologiques ont également révélé que le site avait subi deux tremblements de terre qui ont accéléré le processus de détérioration. Le premier de ces séismes s’est apparemment produit à l’époque où le site a été bâti [2]. Est-ce là ce qui a poussé les bâtisseurs à abandonner le site, sans l’achever ? Cela expliquerait l’absence de moyens de chauffage.

Quoi qu’il en soit, Por-Bazhyng a subi un deuxième tremblement de terre après avoir été désertée. Il a déclenché des incendies et a fait s’écrouler les murs d’enceinte sud et est ainsi que le bastion d’angle nord-ouest.

Quelle qu’aient été les motivations de ses bâtisseurs et la brève histoire de son occupation humaine, Por-Bazhyng reste l’un des plus beaux et des plus mystérieux sites archéologiques de la Russie.

Notes :

Références :

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