Eveil, éducation, et messages cachés dans le cinéma

Le cinéma est susceptible de renouveler les contes écrits et dits, sans pour autant leurs faire perdre leur profondeur, leur fibre spécifique, et leur fonction.
Ou, en d'autres termes, souhaitons la bienvenue aux  contes visuels...

Le Grand Bleu

s l225Il est curieux qu'aucun auteur autorisé - critique ou historien du cinéma, psychologue, analyste, ou pédagogue, etc. - n'ait fait remarquer en son temps à quel point Le Grand Bleu (un film de Luc Besson) se faisait l'écho des plus légitimes préoccupations d'une certaine jeunesse. Le succès du film comme création a été constaté, ce qui est facile, mais l'essence même de sa parfaite assimilation par le monde adolescent et sa validité comme langage ont été laissé dans l'ombre.
La clef de ce succès nous paraît pourtant simple à découvrir...
Le Grand Bleu a su renouer avec un genre discret et passé de mode ; le conte. Mais c’est là un conte visuel, le premier dans sa catégorie, et il touche discrètement à l’archétype le plus humain : l’eau, dont nous sommes composés à plus de soixante-dix pour cent.

Deux tempéraments

Jacques (Mayol), le héros fragile au visage impénétrable, plonge en apnée de plus en plus profondément et de plus en plus longtemps. Ni la durée ni la profondeur  sous l'eau ne sont des objectifs : ce sont des moyens. Il ne va d'ailleurs pas sous l'eau, mais dans l'eau : il plonge parce que  sa nature et sa vie veulent cela, et qu'il se laisse guider par elles.
Enzo ( ), son ami et rival, cherche sans cesse l'exploit, et ne rêve que de victoire.

Alors que Jacques se dépasse  par la méditation yoguique, Enzo développe sa capacité respiratoire par l'exercice corporel. Il mange en quantité, alors que Jacques mange en qualité. Ce que Jacques obtient avec simplicité et douceur, sans désir mais grâce à la tranquillité de son esprit,  Enzo croit pouvoir se l'approprier par le corps et la volonté. Ce que Enzo pense obtenir par l'extérieur, Jacques le possède par l'intérieur.

Deux horizons

Pour Enzo, il est hors de doute qu'il réussira à vaincre, parce qu'il est beaucoup plus puissant physiquement que Jacques, et parce qu'il ne veut que cela. Jacques n'a aucun souhait, et sa condition  intérieure est la seule chose qui compte : il ne veut pas vaincre Enzo, car vaincre n'a aucun sens, c'est une  anecdote, pas même une histoire.

Dans l’eau Jacques se trouve dans son élément, alors que Enzo veut accaparer un univers avec lequel il n'a pas de réelle affinité. Ce qui coûte à l'un est gratuit chez l'autre. L'un se nourrit de l'intérieur, l'autre de l'extérieur. Jacques va en profondeur et se retrouve, alors que Enzo reste à la surface et court vers un horizon étranger qui lui échappera sans cesse. La récompense de l'un sera l'amour, celle de l'autre sera la mort. Pour l'un, le rêve qui se réalise de lui même, pour l'autre, la réalité qui se dérobe jusqu'au néant... C'est probablement pour des raisons de cette espèce que de nombreux adolescents ont pu s'identifier au (anti-)héros doux et désintéressé...

Des images subtiles

Lorsque Jacques s'enfonce dans l'eau, c'est un regard pur qui plonge dans le psychisme originel. C'est une introspection, un pèlerinage aux sources, une quête sacrée indispensable : les conditions même de son existence sont là. Enzo ignore cette réalité : il se moque de la puérilité de son ami et réagit comme l'adulte sûr de lui face à un enfant. L'eau, d'une profonde pureté bleue, sans fond et sans obstacle, est simplement l'intérieur de Jacques, et il n'y plonge pas pour en rapporter quelque chose, mais parce qu'il s'y sent chez lui... comme dans un ventre maternel. La mer est devenue la mère, la mer source de vie, la mer origine du monde et des êtres. Une mère omniprésente.

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De l'intelligence...

Jacques fera connaissance avec les dauphins, et leur portera assistance dans leur incarcération. Point n'est besoin pour lui de les passer au scanner et de les découper au bistouri, il sent qu'ils aiment la vie et la respectent, et cela lui suffit. Tout le monde admet que les dauphins sont des êtres d'une sensibilité extrême, d'une capacité de relation hors du commun, peut-être supérieure à celle des autres habitants de la mer ou de la terre ; ils sont vifs, intelligents, amicaux, pacifiques, disponibles, joueurs... tels que nos jeunes aimeraient que les gens soient dans la société. Plus de spontanéité, moins de calcul et d'hypocrisie, plus de douceur, de respect de la vie, et de compréhension, moins de barbarie, de fausseté et de corruption. Les dauphins sont intelligents et vertueux : ils sont francs. Ils ne dissèquent ni ne "pèsent" un nouveau venu, ils s'en approchent, l'observent ingénument, sans agressivité ni malice, et l'approchent s'il ne présente pas de danger... : ce n'est pas la méthode des hommes de ce siècle...

…et de la sensibilité

Si ce film a été perçu de cette manière par certains jeunes, c'est que son propos reflète ce qu'ils ressentent,  sans la possibilité de l'exprimer de manière rationnelle ou, plus exactement, sans avoir droit à la parole selon leur manière à eux dans le cadre conventionnel et codifié de l'espèce humaine dominante : celle des prédateurs. Il ne faut pas être devin pour s'apercevoir qu'une fraction de cette jeunesse ne peut pas et ne pourra jamais se glisser dans le moule des décideurs diplômés, et pourtant la plupart de ces doux réfractaires se retrouveront forcés de vivre dans la peau d'Enzo plutôt que dans celle de Jacques, qui leur est pourtant naturelle.

Où est le devenir, s'il n'est pas choisi ? Des victoires sur quoi ? Le progrès de qui, de quoi ? C'est-à-dire, pour parler clair : « Et l'Homme, dans tout ça ? »...

51QQPR6R3VL. SY445 Indiana Jones, un autre conte

D'autres œuvres cinématographiques ont donné une voix à une autre fraction de la jeunesse, plus extravertie, et même à de nombreux adultes. Nous voulons parler en particulier de la série des Indiana Jones, où se mélangent l'épopée historico-culturelle centrée sur l'homme, sur fond plus ou moins  spiritualisé et diabolisé (l'Arche perdue, le Graal, le diable nazi, le Temple, etc.), et l'Aventure dans l'action, celle qui peut changer le Destin...

Le héros est toujours un être sensible et non calculateur, dévoué pour la bonne cause, un baroudeur plein d'humour et de tendresse, prêt à tous les sacrifices, mais surtout désintéressé. Modèle rare dans notre univers urbain de plus en plus caractérisé par la magouille et la débrouille, où le plus faible est laminé et cassé sans aucun remords ni scrupule, où le vertueux est ridiculisé, et où la parole des responsables peut quasiment être perçue comme une garantie de malhonnêteté... (« Faites ce que je dis et ne faites pas ce que je fais », tel semble être leur meilleur conseil...)

Disney l'enchanteur

Ce nom, à lui seul, réveille chez la plupart d'entre nous une bouffée d'enfance et de rêve, une brise d'enchantement et un parfum de sortilège... Il fait revivre des émotions anciennes, les images et la magie de nos premières années. Walt Disney, qui fut un maître incontesté du dessin animé, était doublé d'un immense pédagogue, qui a véritablement éduqué et bercé la jeunesse - Américaine et Européenne - des années trente à quatre-vingts. Avec douceur, humour, beauté et poésie, mais aussi avec de l'aventure, de l'angoisse et de la crainte, de l'amour et de l'amitié, de la jalousie et de la haine, dans une merveilleuse animation sans saccades ni à peu-près dans les mouvements, sans vulgarité ni violence, le tout dans de splendides couleurs et une musique sublime...  

Walt DisneyDisney, c'est près de soixante-dix héros de dessins animés, de bandes dessinées, mais aussi des centaines de documentaires, d'émissions éducatives, de séries - dont la célébrissime consacrée aux aventures de Zorro -...  Disney, c'est un style et tout un Univers !  Et il y a loin de cet univers à celui qui nous est proposé par les dessinateurs et animateurs approximatifs des pays nippons, fabricants de super-héros aux petits pieds, où le coup de poing le dispute à l'invective... Ces "produits" industriels - alors que ceux de Disney respiraient l'artisanat - ne ressemblent que trop à ces "artistes" qu'on fabrique aujourd'hui, qui n'ont ni voix, ni texte, ni musique, mais que l'on nomme des "chanteurs". Il était de bon ton, il y une trentaine d'années, juste avant le déferlement de la vague de dessins animés venus d'Extrême-Orient, de railler les créations de Disney : c'était mièvre, simplet, fleur-bleue, sirupeux, manichéen, etc.

Maintenant, on le sait : presque rien ni personne ne rivalise avec ces films et ces héros, qui ne sont pas des sujets de mode, mais des éléments presque transcendants de la culture enfantine... Il n'est que de poser des questions aux enfants : leur suffrage ira pour l'essentiel vers la qualité Disney, vers Bambi, Dumbo, La belle et le clochard, Blanche-neige, Pinocchio, Merlin l'enchanteur, Mickey, Donald, L'ours Baloo et Le Livre de la Jungle, Les cent un dalmatiens, Les aristochats, etc. aussi sûrement qu'ils eussent choisi un petit chat ou un petit animal plutôt qu'un robot surarmé et équipé pour dévaster et tuer...

Disneyland, Disneyworld, Eurodisney, ces rêves devenus réalités, sont les vivants témoignages de l'espoir immense que Walt Disney mettait en la jeunesse, l'avenir et la science, lui qui a été cryogénisé à sa mort. Conscient - bien avant tous - du danger de déshumanisation lié à l'abus technologique, il a montré à sa manière que la technique et la science doivent nécessairement et constamment s'accompagner - se revêtir - de l'art,  de la poésie, et du rêve, pour ne pas dessécher l'homme de demain. De la couleur et de la musique, pour qu'il ne perde pas ses sentiments en courant après le futur.

70505ffcDisney, c'est aussi et surtout le rappel permanent d'une vérité ignorée : sous l'homme adulte continue en effet à vivre un enfant qui nourrit son aîné de son imagination, de sa sensibilité, et de sa vitalité... Ce n’est pas Antoine de Saint-Exupéry qui nous contredirait ! Oui, il existe - au même titre que l'éternel féminin et l'éternel masculin - un éternel enfantin, un Petit Prince qui vit en nous et nous régénère : cet enfant est l'éternelle jeunesse...

 
Des substituts et des modèles pour une autre humanité

Quand l'idéal de la société est défaillant, il faut le rêver ! : ces films-contes sont un substitut pour l'Aventure, qu’elle soit intérieure ou extérieure, et un rempart contre une certaine pourriture psychique, cela ne fait pas de doute. Mais ces films là sont-ils assez nombreux pour valoir comme thérapeutique de confort et d'attente pour le remède existentiel ? Non. Ce sont de minuscules béquilles. De plus, leur succès est toujours "artificiellement" mitigé ; le moyen est simple mais rarement évoqué : on culpabilise le public, le faisant passer pour infantile, car les "vrais connaisseurs", qui généralement imposent leur vision des  choses, diront du film qu'il est infantilisant, manichéen, dichotomiste, etc...

118848756 oLes créateurs de film, peut-être même sans s'en rendre compte, font en quelque sorte de la politique et de la psychologie de masse, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Ils font dans la fable et dans le conte sans s'en apercevoir, sans s'en douter. Il installent, de plus, et dans les mêmes conditions semble-t-il, une dialectique discrète du bien venu de leur intérieur, contre le mal venu de l'extérieur. On constatera, de plus, qu'il  y a une naturelle solidarité entre les créateurs, ceux qui sont connus - cinéastes et scénaristes entre autres - et ceux qui sont moins connus, les doux et les tendres qui se débattent dans les filets où le matérialisme étroit veut les capturer. Et donc, que les moyens sont les mêmes, qui servent aux uns à abrutir leurs contemporains dans une stupeur soporifique et rutilante de promesses fallacieuses, et aux autres à redonner courage et élan aux contrevenants à la religion de la réussite et de l'argent...

Un service éminent

Probablement sans le vouloir, ces films nous donnent de précieuses indications sur l'état psychologique de ceux qui les aiment... ou les rejettent. Ils renseignent aussi les dirigeants et les responsables - s’ils sont attentifs - sur la situation sociale vécue et ressentie de l’intérieur, sur la température morale ambiante, là où ne vont pas les sondages. Encore faut-il que ces élites en tienne compte, qu'elles réorientent leurs discours sur les valeurs à développer, et offrent à leurs peuples, sans fausseté et avec diligence, les moyens de se faire une vie plus digne et plus créative.

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