Mystères archéologiques aux Açores

acores carteLes navigateurs portugais n’auraient pas été les premiers à mettre les pieds sur ces îles perdues dans l’Atlantique.

Des dizaines de sépultures creusées dans la roche (appelés “hypogées”), ressemblant fort à celles construites un peu partout en Méditerranée par la culture phénico-punique il y a plus de deux mille ans, des constructions de pierres caractéristiques d’une époque plus ancienne encore, le néolithique (10 000 à 3 000 avant Jésus-Christ), une colonne gravée d’inscriptions et une necropole datant apparemment des Romains… Ces dernières années, les découvertes archéologiques se multiplient aux Açores, laissant penser qu’il y avait probablement une présence humaine dans l’archipel bien avant sa découverte par les Portugais en 1427.

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Dans la communauté scientifique la polémique enfle : si l’origine préportugaise de ces constructions était confirmée, il faudrait récrire non seulement l’histoire de la découverte des Açores, mais aussi tout ce que l’on pense savoir de l’histoire de la navigation dans l’Atlantique.

On estime déjà à une centaine les hypogées disséminés sur tout le territoire de Corvo, cette île de l’extrême ouest de l’archipel. Sur l’île de Terceira, sur l’imposant Monte Brasil qui domine la baie d’Angra do Heroísmo, on retrouve aussi des structures creusées dans la roche, bien moins nombreuses mais plus vastes. Et à 4 kilomètres de cette cité classée au patrimoine mondial de l’Unesco qu’est Angra do Heroísmo, sur la commune d’Espigão, des édifices en pierre, sans doute mégalithiques, émergent d’une formidable jungle.

Grota do Medo

La thèse d’une présence antérieure aux Portugais dans l’archipel des Açores a été présentée en 2013 devant le congrès international de l’Association des études méditerranéennes, qui réunissait à Angra do Heroísmo des représentants de plus de 50 universités du monde entier. Félix Rodrígues, professeur à l’université des Açores, et Antonieta Costa, chercheuse à l’université de Porto – tous deux açoréens – ont présenté des découvertes apparemment préportugaises et accompagné un groupe d’archéologues de différents pays pour les voir in situ sur l’île de Terceira. Certains ont confirmé la similitude de ces structures avec des constructions du néolithique ailleurs en Europe.

fw85252Ana Arruda, spécialiste de la civilisation phénico-punique du Centre d’archéologie de l’université de Lisbonne (Uniarq), invitée en avril dernier par la Direction régionale de la culture des Açores à examiner sur place les découvertes de Terceira, n’est pas de cet avis : “Les données disponibles à ce jour et observées sur l’île de Terceira ne permettent pas d’en déduire une occupation ancienne de l’archipel des Açores.” Aucune des structures observées, souligne-t-elle, “ne peut être assimilée à la préhistoire (période antérieure à l’invention de l’écriture) ni à la protohistoire (période au cours de laquelle des populations ne possédant pas elles-mêmes l’écriture sont mentionnées dans des textes d’autres peuples contemporains)”. Comme l’explique la chercheuse, “la datation des monuments et des sites s’effectue grâce au matériel archéologique que l’on peut leur associer. Or [dans le cas açoréen], le rare matériel existant renvoie à une date postérieure à l’arrivée des Portugais, ce que confirment les documents dont nous disposons sur les structures du Monte Brasil et d’Espigão.”

Quand on élabore une thèse de ce genre, rappelle Ana Arruda, “il est nécessaire, pour pouvoir la confirmer, de disposer de preuves absolument sans équivoque, et de matériel archéologique associé à une culture précise.” De plus, le nombre de sépultures identifiées “impliquerait la présence d’une population très importante, disséminée dans l’archipel, une colonisation capable de flux démographiques considérables, et ce bien avant l’arrivée des Portugais.” Or “il n’y a nulle part de sites d’habitation attestés, et lors de la reconstruction d’Angra do Heroísmo après le séisme de 1980, qui a détruit 80 % de la ville, on n’a pas retrouvé le moindre vestige d’une occupation humaine [ancienne].”

2853793Pourtant, il n’y a pas que des Açoréens pour défendre la thèse d’une présence humaine antérieure aux Portugais dans l’archipel. Nuno Ribeiro et Anabela Joaquinito, qui dirigent l’Association portugaise de recherche archéologique (Apia) et ont mis au jour certaines des constructions à l’origine de la polémique, reconnaissent que seules des fouilles archéologiques et une datation au carbone permettront de déterminer avec certitude l’âge de ces découvertes. Mais il existe des “pistes solides” plaidant pour une datation préportugaise, assurent-ils, et “l’intérêt de la communauté scientifique internationale [pour cette hypothèse] est immense”.

“Je ne serais absolument pas étonné que des navigateurs se soient approchés des Açores avant l’arrivée des Portugais”, déclare pour sa part José Malhão Pereira, membre de l’Académie de marine et auteur de plusieurs études sur l’histoire nautique. Selon lui, “il était possible de naviguer de la Méditerranée jusqu’aux Açores sur les voiliers de l’époque des Phéniciens ou des Romains.”

Romeo Hristov, archéologue à l’université du Texas, à Austin (Etats-Unis), est lui aussi venu observer les structures de l’île de Terceira. “Il n’est pas improbable qu’une découverte importante soit faite dans les Açores, révélant l’existence d’une navigation largement antérieure dans l’Atlantique, dit-il. Mais impossible d’aboutir à une conclusion définitive tant que des fouilles n’auront pas été menées.”

Sources et liens complémentaires :

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