Les mammouths retrouvés congelés en Sibérie ne sont pas morts de froid

Article tiré de la revue La Nature Science Progrès, Quatre-vingt-neuvième année, 1961, p.351.

ext 58bDepuis 1692, date de la première découverte de ce genre, un certain nombre de cadavres de mammouth ont été trouvés en Sibérie, conservés presque intacts par le froid. Sous couvert d'information scientifique, des périodiques américains ont récemment développé, sous une forme dramatisée, le thème des « géants gelés » : une brutale baisse de la température, véritable cataclysme climatique, se serait produite, entraînant en quelques heures la mort des mammouths par congélation.

Une mise au point de M. William R. Farrand, dans la revue Science (17 mars 1961), résume toute une série d'études qui infirment cette interprétation. Le premier argument que cet auteur oppose à la thèse de la congélation brusquée est l'excellente adaptation du mammouth aux basses températures : outre les poils grossiers dont il était recouvert, son épiderme portait une épaisse et courte fourrure qui lui a valu le nom de « mammouth laineux ». Sous la peau se trouvait une couche de graisse, atteignant 9 cm d'épaisseur.

On a également souligné le fait que les mammouths sibériens étaient sensiblement moins grands et de formes plus ramassées que leurs congénères de la même espèce, Elephas primigenius [1], qui vivaient à la même époque en Europe. Les pachydermes sibériens en effet ne dépassaient pas 2,80 m à la hauteur des épaules, alors que les spécimens européens pouvaient atteindre entre 3,20 et 3,90 m. L'épaisseur de l'émail des défenses (plus forte que chez les éléphants actuels) peut aussi être comptée parmi les caractères d'adaptation aux grands froids. Enfin la forme élargie de la partie terminale de la patte démontre que le mammouth était capable de se déplacer avec une aisance relative sur les terrains du grand Nord, enneigés en hiver, détrempés en été. Nous verrons plus loin que cette dernière adaptation ne pouvait être aussi bonne que chez des mammifères d'un moindre « tonnage ».

Deuxième argument : les mammouths sibériens vivaient dans une zone où la végétation assurait largement leur subsistance. Il est peu vraisemblable que cette condition écologique ait pu être modifiée du jour au lendemain. Mais comment M. Farrand est-il en mesure de prouver que l'habitat des mammouths (sur le pourtour de l'Océan glacial, entre l'estuaire de l'Ob et la Kolyma) offrait une telle abondance en nourriture ? On doit noter tout d'abord l'excellente condition physique où se trouvaient les animaux dont les cadavres ont été conservés.

L'autre indice, encore plus probant, est le contenu stomacal : Tolmachoff, Osborn et Heintz ont fait l'inventaire des nombreux éléments végétaux retrouvés dans l'estomac des mammouths. On y compte des lichens, des mousses et de très nombreuses plantes herbacées, graminées, cypéracées, caryophyllacées, crucifères, légumineuses, renonculacées, ombellifères, etc., ainsi que des rameaux tendres de quelques arbres et buissons, parmi lesquels aune, bouleau, saule, pin. Tous ces éléments sont les témoins d'une flore plus riche que celle de l'actuelle toundra et cela indique que, dans une certaine mesure, la Sibérie septentrionale jouissait d'un climat moins froid et sans doute plus humide qu'à présent.

Cette conclusion, difficile à contester, n'a pu être parfaitement conciliée avec les diverses datations au radio-carbone qui ont été tentées, non plus qu'avec la succession classiquement connue des périodes glaciaires et interglaciaires. La plupart des cadavres de mammouth reposaient au-dessus des sédiments marins postérieurs à la transgression de l'Océan glacial qui s'est produite en Sibérie avant la dernière glaciation, dite de Würm en Europe. L'un des cadavres aurait été daté au radiocarbone à plus de 30 000 ans, ce qui le repousserait jusqu'au pléistocène moyen. Il y a tout lieu de penser que cette datation est erronée et que les mammouths ont vécu, il y a 10 000 ans environ, à l'étage nommé Karginsky par les géologues russes, étage qui correspond à un réchauffement, comme il s'en est également produit en Europe au sein de la dernière période glaciaire. Paradoxalement, avant que n'y fût achevée la dernière glaciation, le climat de la Sibérie du Nord aurait été plus doux qu'il n'est à présent.

Ce point de chronologie n'étant pas pleinement élucidé, quelques autres faits achèvent d'établir que la mort des mammouths, du moins de ceux dont on a retrouvé les cadavres intacts, ne fut pas due à une poussée cataclysmique du froid. Si en effet il en était ainsi, l'extermination se serait étendue, en même temps, à tous les êtres vivants de ces régions. Or, on a pu se rendre compte que la plupart des cadavres avaient été mutilés par des carnassiers, avant d'être congelés. C'est dire que la faune régionale était restée intacte. A cela on doit ajouter que la chair des mammouths avait subi, également avant congélation, un début de putréfaction. La preuve en est fournie par l'intolérable puanteur que dégageait, lorsqu'il fut découvert, un des spécimens les plus connus (celui de Berezovka) : la putréfaction ne pouvait s'expliquer par un dégel survenu après coup, car l'odeur cadavérique avait imprégné tout le terrain gelé alentour, dans un assez large rayon.

Enfin, dernier argument à l'encontre du cataclysme, cette explication ne serait valable que si toute la population des mammouths avait succombé d'un seul coup. Il est démontré statistiquement que cette hypothèse est fausse. Un dénombrement approximatif a permis d'évaluer à plus de 50 000 le nombre des mammouths qui ont vécu en Sibérie pendant le pléistocène supérieur. Même en divisant ce nombre par celui des générations successives, la population à une date déterminée était certainement très supérieure à la quantité de cadavres gelés découverts au cours des trois derniers siècles. On n'en connaît en effet que 39, dont 4 seulement étaient restés intacts.

La thèse de la mort par congélation étant écartée, comment peut-on reconstituer les circonstances dans lesquelles les pachydermes ont succombé ?

Plusieurs d'entre eux ont certainement péri par asphyxie, soit à la suite d'une noyade, soit ensevelis vivants dans la neige, la vase ou les sables mouvants. L'un des mammouths présentait un signe très net de mort par asphyxie (pénis en érection). Un autre signe d'asphyxie a été relevé sur le cadavre d'un rhinocéros, contemporain des mammouths et qui, ainsi que deux de ses congénères, semble avoir péri à la même époque : les vaisseaux sanguins de la tête étaient encore remplis de sang rouge coagulé.

L'hypothèse générale de la noyade ou de l'ensevelissement n'a pu être étayée de manière définitive par l'étude des terrains où reposent les cadavres. La plupart, à vrai dire, se trouvent dans des vallées ou sont associés à des sédiments fluviatiles. Mais les modifications ultérieures de ces terrains ne permettent pas de plus amples précisions sur le déroulement du « drame ».

Un auteur, Digby, insiste sur le grand nombre de ravins pleins de neige molle qui ont pu constituer des « pièges à mammouths ». Vollosovich, de son côté, a été lui-même victime d'un fleuve de boue épaisse où, il aurait été certainement enlisé, s'il n'avait été secouru par ses guides : cet incident lui a inspiré le tableau d'un mammouth pris au piège de même manière, tombant sur le côté et formant barrage au fleuve de boue qui l'aurait lentement recouvert.

En tout état de cause, les massifs pachydermes, bien adaptés thermiquement au climat sibérien, étaient par contre malhabiles à se dépêtrer de certaines situations critiques, occasionnées par la fonte des neiges, la débâcle des rivières, les glissements de terrain, etc. Cela expliquerait pourquoi quelques-uns d'entre eux ont été accidentés et par la suite conservés, en plus ou moins bon état, par le froid.

Note : [1] Le nom scientifique Elepbas primigenius fut fort mal choisi, car on ne tarda pas à découvrir des éléphants plus anciens. Ce fait illustre le danger qu'il y a à conférer à une espèce fossile un nom qui préjuge la place qu'elle doit occuper dans l'histoire du monde vivant.

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