La fin partielle du monde

Extrait de La Nature, nº 1505, 20 mars 1902.

ext 74Un savant américain, M. Léon Lewis, vient de publier un volumineux mémoire sur les immenses glaciers du pôle Sud et sur le cataclysme qu'ils pourraient bien produire un jour ou l'autre. A l'encontre du pôle Nord qui forme une mer, le pôle Sud est constitué par un vaste continent. De sorte que, alors que les glaces du pôle Nord peuvent librement s'écouler chaque année vers l'Équateur, celles du pôle Sud, au contraire, sont constamment retenues et s'amoncellent sans cesse. Ces glaces forment ainsi une muraille que M. Bordegrevind a estimée avoir 12000 pieds de hauteur, à Robertson-Bay, par exemple; mais, en d'autres endroits, cette hauteur est encore plus considérable.

Aussi longtemps, dit M. Lewis, que cette muraille qu'on appelle « Cap de glace » demeurera intacte, il n'y a rien à redouter; mais il n'est pas dit qu'un jour elle ne se brise sous l'action de plus en plus considérable des glaces de l'intérieur et alors qu'adviendrait-il à la suite de cette formidable débâcle ? Et quelles en seraient les conséquences si elle venait à déboucher dans l'océan Atlantique ?

M. Lewis estime que la débâcle, remontant vers le Nord, traverserait l'Équateur et viendrait frapper la côte d'Afrique du golfe de Guinée au cap Vert; elle contournerait alors le continent africain et, continuant sa course vers le Nord, elle viendrait submerger la Grande-Bretagne, le Jutland, la Suède et la Norvège, la Finlande et la Russie du Nord, dévastant toutes ces diverses contrées sous un véritable déluge glacé.

L'auteur ajoute que les icebergs du pôle Sud, arrivés au pôle Nord, formeront un cercle complet autour de ce dernier point et feront de ces parages une mer fermée. Il en résultera inévitablement un refoulement des eaux qui viendront alors s'épancher vers le Sud. Il y aurait alors un second déluge qui sévirait de nouveau sur la Norvège et la Grande-Bretagne et se ferait sentir sur divers autres pays d'Europe, notamment sur l'Espagne et le Portugal.

M. Lewis appuie sa théorie sur le fait que déjà le monde a été bouleversé par un déluge de ce genre; il dit qu'il est hors de doute qu'autrefois les continents s'étendaient beaucoup plus au Nord qu'aujourd'hui. Les mammouths qu'on retrouva en Sibérie semblent avoir été surpris par un déluge glacé analogue à celui dont on vient de parler. En somme, nous serions menacés d'une catastrophe inévitable. Beaucoup de géologues contesteront les vues de M. Lewis.

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