L'exploration de l'Amérique par les Chinois... avant Colomb

Découvertes archéologiques, études ethnologiques, recherches dans le domaine du folklore et des traditions, histoire comparée des religions s’étayent réciproquement pour corroborer l’ancienne présence chinoise en Amérique.

Il serait vain ici de revenir longuement sur tous les arguments linguistiques, sociaux et architecturaux ou sur la célèbre aventure du Fusang [1], tout en démontrant la réalité des grandes navigations chinoises.Jonque-avant-de-prendre-un-ris-W-BD-copie

Parentés iconographiques

Le langage « chinois » de bien des monuments et vestiges anciens du monde précolombien est difficile à ignorer. Ainsi en va-t-il, par exemple, pour la civilisation dite de Chavin, au Pérou...

On a découvert à Chavin des représentations de dragons à la queue recouverte d’écailles et aux ailes courtes et recourbées. Lorsqu’ils étaient en or, ils étaient ciselés et montés d’une façon à peu près identique à celle des dragons des orfèvreries chinoises en provenance de la période Zhou (XIe-IIe siècle av. J.-C.).

Les tissus relèvent eux aussi d’une technique de tissage employée presque exclusivement en Chine à la même période et l’on retrouve les mêmes motifs décoratifs - hommes bicéphales, oiseaux, certaines figures zoomorphes - sur des orfèvreries chinoises.

chavin-cultureL’ancienne civilisation côtière péruvienne Salinar, florissante au commencement du VIe siècle av. J.-C., connut, elle aussi, les dragons entrelacés caractéristiques du style asiatique.

On releva aussi « d’autres marques » chinoises, aisément retrouvables dans l’aspect de certains objets domestiques et d’ornementation des Indiens Mochica, à partir du IVe siècle avant notre ère. Les mêmes traces chinoises se rencontrent dans les civilisations locales de l’Équateur.

Les dieux des Meso et Sud-Américains et ceux des anciens Chinois se ressemblent aussi. Ils ont le même caractère dualiste, à la fois bénéfique et terrible.

Dans son livre sur la symbolique, Olivier Beigbeder notait : « On observe d’une part le caractère terrible de leurs dieux qui imitent d’une façon paradoxale, étant donné l’éloignement dans le temps et dans l’espace, ceux de la Chine archaïque... »

C’est ainsi qu’on retrouve chez les Mayas des divinités aux formes hybrides qui ressemblent incroyablement aux dragons propres au sud de la Chine. Même le tigre à cornes de bélier, qu’on rencontre fréquemment sur les masques chinois (vers -1200) peut être retrouvé en Amérique.

Ces dieux étaient parfois honorés par des vases polypodes richement décorés. Or, ces vases se retrouvent de chaque côté du Pacifique chez les Mayas de Tikal, au Guatemala, et chez les anciens artisans chinois de la période des Han. Enfin, ces dieux figurés sous la forme de félins à Huaca Prieta présentent de nombreuses analogies avec des figurations propres aux représentations chinoises de l’époque Shang.

Les auteurs en parlent

Des chercheurs du XVIe siècle comme José de Acosta, Joannes de Laet, Georgius Hornius et au XVIIe siècle, J. R. Carli, avaient évoqué la présence chinoise en Amérique précolombienne. Ils tiraient leurs convictions de l’observation de certains aspects propres des civilisations locales de l’Amérique qui leur étaient fournis par l’examen d’objets, de monuments et d’éléments linguistiques et toponymiques américains, qui parlaient tous, à leur manière, de la Chine.

D'autres auteurs, depuis Gumilla (XVII siècle) jusqu’à Pierre Honoré, qui s’est intéressé aux légendes du grand dieu blanc précolombien (1962), ont attiré l’attention sur les similitudes existantes entre l’organisation de l’appareil gouvernemental et certains principes de la vie sociale chez les Chinois et chez certaines hautes civilisations précolombiennes (Aztèques, Incas).

L’historien Juan de Torquemada nous a transmis dans sa Monarquia indiana imprimée à Madrid en 1723, les traditions orales des indigènes sur ces « étrangers » venus de l’ouest. C’étaient, selon ces récits, des hommes pacifiques, faisant preuve d’une grande civilité, habillés de longs vêtements, aux manches larges et courtes et qui étaient experts dans l’art de travailler l’or et l’argent [2].

Mais que venaient-ils faire en Amérique? Pour des spécialistes comme Heine-Geldern et Bosch-Gimpera, le but de ces voyages était essentiellement commercial.

carte-chinoise-de-lamerique1

Dans son étude sur l’Amérique avant Colomb, Bosch-Gimpera écrit par exemple : « On retiendra que la Chine orientale avaient une vocation maritime. Les navigateurs chinois auraient introduit en Amérique la métallurgie et les influences relevées dans l’art de Chavin au Pérou. Les expéditions auraient eu pour but le commerce de l’or après sa découverte au Pérou. »

Lorsque les partisans de la raison du plus fort (ou du premier occupant), ont voulu, il y a de cela 150 ans, expulser la présence chinoise de l’histoire ancienne de l’Amérique, ils s’en sont pris aux vaches et à la religion. En effet, disaient-ils, si les Chinois étaient effectivement allés en Amérique, ils auraient dû y emporter des animaux lactifères, et y diffuser le bouddhisme. Or, les Espagnols n’ont trouvé en Amérique ni vaches ni bouddhisme.

On sait, en revanche, que les Vikings y ont, quant à eux, introduit des vaches, des bœufs, des taureaux, des chiens et peut-être même des chevaux et que seuls les chiens ont su se faire adopter par les indigènes [2]. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour les vaches chinoises ? Elles ont vraisemblablement disparu.

Pour ce qui est de l’absence du bouddhisme, on dispose de plusieurs explications. Remarquons d’abord que l’apport chinois se borne à des influences dans les domaines de l’art, de la symbolique religieuse, de la mythologie, de l’iconographie, voire de la musique [3]. Il n’y a eu aucune importation de réalisations pratiques en dehors de certains procédés métallurgiques et de quelques rares techniques.

fusangUne telle sélection d’influences est-elle concevable? L’histoire des civilisations en donne en tout cas d’autres exemples. Ainsi, lorsque les Hindous tentèrent d’implanter leur civilisation au Tibet et en Asie du Sud-Est, ils ne parvinrent à exercer leur influence que dans l’univers artistique et celui des idées religieuses.

Enfin, même si le bouddhisme s’était implanté au Nouveau Monde, il aurait très bien pu s’effacer en perdant le contact avec ses sources. Il suffit d’une débâcle politique de la société qui l’avait adoptée pour que tous les aspects extérieurs d’une forte présence religieuse s’évanouissent sans presque laisser de traces.

C’est pourquoi l’absence d’Amérindiens pratiquant le bouddhisme lors de l’arrivée de Christophe Colomb au Nouveau Monde ne suffit pas à invalider toutes les autres preuves attestant les contacts précolombiens entre les anciens Chinois et l’Amérique.

Notes :

  • [1] Dans le Fusang, document qui fait partie des annales du Céleste Empire pour l’an 499, le prêtre bouddhiste Hoei-shin relate ses voyages dans les pays lointains. Ses descriptions firent généralement penser que les contrées où le bonze aborda, après sa traversée du Pacifique, étaient en Amérique centrale.
  • [2] Primera parte de los 21 libros rituales y monarquia indiana, etc., L. 3 , chap. VII (De la poblaçon de Tullan y su Senorio) Madrid, 1713. « (...) estas gentes fueron unos hombres bien traidos, y bien adereçados de ropas largas, a manera de Turcas, o de lienço negro, como sotanas de Clerigo, abiertas por delante, y sin Capillas, y los cuellos escotados, y las mangas cortas, y anchas, que no llegaban al codo, que el dia de oi algunas de estas ropas, usan los naturales, en sus bailes, contrahaciendo aquellas naciones. Estas gentes pasaron adelante de Panuco, con buena industria, sin ningun renquentro de guerra, ni pelea, y viniendo de lance en lance, hasta Tullan (donde llegaron, y fueron bien recibidos y hospedados de los naturales, de aquella provincia) alli fueron mui regalados, porque era gente mui entendida, y habiles, de grandes traças, y industrias y labran con oro, y plata, y eran mui grandes artífices de cualquier arte, eran grandes lapidarios, sobre estremo, assi en estas cosas delicadas (...) »
  • [3] Voir l'article : L'aventure sud-américaine des Vikings - Preuves animales
  • [4] A. Gheerbrant (L'expédition Orénoque-Amazone, Paris, 1962) avait rencontré chez les Indiens Maquiritaros du rio Ventauri (Venezuela) des violons de bois à trois cordes de type chinois antique. Marius Barbeau a également découvert des airs musicaux chinois chez les Indiens de la côte occidentale nord-américaine (W. D. Lighthall : Élude sur les origines de la civilisation des Mayas).

Bibliographie et ouvrages de référence :

  • Pierre Carnac, Les conquérants du Pacifique. Robert Laffont, 1975.
  • Robert Heine-Geldern : Die asiatische herkunst 1er sud ameri-Icanischen metalltechnik, Paideuma, Band 5, 1954.
  • Pierre Honoré : L'énigme du dieu blanc précolombien, Plon, 1962.
  • Olivier Beigbeder : La symbolique, P. U. F, Paris, 1957.
  • Pedro Bosch-Gimpera : L'Amérique avant Christophe Colomb, 1967.
  • Pedro Bosch-Gimpera : « L'Asie et les contacts transpacifiques avec les hautes civilisations américaines », in Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 115ᵉ année, nº 3, 1971. pp. 543-552.
  • Désiré Charnay : « Mémoire sur les analogies qu'on peut signaler entre les civilisations de l'Amérique du Nord, de l'Amérique Central et les civilisations de l'Asie », in compte-rendu du Congrés international des américanistes (huitième session) tenue à Paris en 1890 (Paris, éd. E. Leroux, 1892, pp. 370-386).
  • J. de Guignes : « Recherches sur les navigations des Chinois du côté de l'Amérique », in Mémoires de littérature tirés des registres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XXVIII, Paris, 1761, pp. 503-525.
  • José de Acosta : Historia natural y moral de los Indias, Sevilla, 1590.
  • J. de Laebt : L’histoire du Nouveau Monde ou la description des Indes occidentales. 1640.
  • José Gumilla : El Orinoco illustrado y defendido, Madrid, 1738.
  • H. Grotius : De origine gentium americanorum, Paris, 1642.
  • J. R. Carli : Lettres américaines, Paris, 1798 (t.II)

Table des illustrations :

  • 1) Jonque dans le gros temps avant de prendre un ris, G. Broudic − Musée de la Compagnie des Indes − Ville de Lorient.
  • 2) Tête-clou, Chavin de Huantar (Pérou).
  • 2) Carte dite de Liu Gang, présentée comme la reproduction par Mo Yi Tong en 1763 d'une carte de 1418, mais considérée comme un faux par plusieurs spécialistes.
  • 3) Mention du Fusang, « Fousang des Chinois », sur une carte française de 1792, dans les environs de la Colombie-Britannique contemporaine.

ft