L’énigme des représentations d'éléphants dans l’art précolombien

Pipes en forme déléphant

Parmi les énigmes zoologiques de l'Amérique précolombienne, il convient d’examiner celle des... éléphants.

Les scientifiques savent - et leurs recherches l’ont prouvé - que les éléphants avaient connu une première forme, les Pyrotheriidae, en Amérique et que les pachydermes, mammouths et autres mastodontes ne devaient pas vivre sur ce continent depuis au moins 10 000 ans.

Et cependant, comme le rappelle l'explorateur Hyatt Verrill dans America's Ancient Civilizations (1967), les éléphants ont dû vivre dans cette région à une époque relativement récente.
 
Dans le monde étrange des Effigy-mounds, parmi les tertres à forme animale de l’Amérique du Nord, on a deux fois découvert l’éléphant, l’une dans la forme même d’un mound du Wisconsin, l’autre dans les objets hétéroclites extraits des fouilles faites dans ces mounds.

Mais il faut préciser que l’éléphant assez discutable figuré par le mound du Wisconsin témoigne d’une présence difficile à justifier en Amérique [1]. Henri Beuchat dans son Manuel d'Archéologie américaine (1912) a, par exemple, décrit des pipes en forme d’éléphant, découvertes par H. W. Henshaw dans un mound du Iowa. A Palenque même, on a retrouvé un bas-relief figurant un prêtre coiffé d’un masque représentant une tête d’éléphant [2].

Presque chaque fois qu’on découvre un tel éléphant, certains archéologues dont le scepticisme dépasse parfois l’entendement, cherchent à démontrer qu’il s’agit en réalité soit d’un mammouth, soit d’un tapir, même si, dans le premier cas, il faut pour cela accepter l’idée - que l’on se garde de souligner - selon laquelle les Amérindiens auraient dessiné d’après nature des mammouths vivants. Dans le second cas, il faut admettre une grande dégénérescence du tapir, pour expliquer cette trompe beaucoup plus longue que le museau que leur assigne la zoologie la plus élémentaire.

Pour prouver qu’il s’agit bien de mammouths, on cite les légendes locales qui y ont trait. Malheureusement, ces légendes ne font état que de « la plus féroce des bêtes du monde » qui terrorisait les hommes d’autrefois, et qu’on a par erreur identifiée au mammouth dans des recueils de traditions amérindiennes publiés au XIXe siècle [3].

chac-codex-de-madridQui plus est, il serait pour le moins abusif de prétendre que les « combats » contre les mammouths auraient pu être décrits par la présence de cet animal dans l’iconographie amérindienne précolombienne.

Quant aux éléphants proprement dits, la querelle démarra à propos d’une sculpture d’Uxmal. Il s’agit d’une figurine dont le visage porte un appendice qui ressemble à une trompe d’éléphant.

L'explorateur francais Jean-Frédéric Waldeck, dans son ouvrage Voyage pittoresque et archéologique dans la province d'Yucatan (Paris, 1838, p. 74) écrivit à ce propos :

« J’ai été frappé, par la ressemblance qu’offrent ces étranges figures des édifices mayas avec la tête d’éléphant. Cet appendice placé entre les deux yeux, et dépassant la bouche de presque toute sa longueur, m’a semblé ne pouvoir être autre chose que l’image de la trompe d’un proboscidien, car le museau charnu et saillant du tapir n’est pas de cette longueur. J’ai observé aussi que les édifices placés à l’est d’autres ruines offrent, aux quatre coins, trois têtes symboliques armées de trompes tournées en l’air ; or, le tapir n’a nullement la faculté d’élever ainsi son museau allongé... »

A supposer même que cela ne soit encore qu’une simple invention d’animal fantastique, il est difficile de douter de ce que le masque du sacrificateur dessiné dans le Codex Borgia représente bien un éléphant...

Codex-Borgia-elephant
godkings67Sur la Stèle B, de Copan, au Honduras, figurent deux pachydermes adossés montés par des hommes. Ce sont indubitablement des éléphants. Et pourtant de grands pontifes d’histoire naturelle, en partant du dogme sacro-saint qui proclame que les gros proboscidiens ne vivent plus depuis des millénaires sur le continent américain, s’enfoncent dans le ridicule en soutenant que sur cette pierre sont gravés... des perroquets stylisés.

Des perroquets munis de trompe et de défenses recourbées transportant sur leur dos des guerriers mayas? Ce n’est pas pour rien qu' en 1935, James Leslie Mitchell dans "The conquest of the Maya" avance l’hypothèse que des archéologues ont mutilé volontairement le haut de la stèle pour supprimer des preuves qui ne concordent pas du tout avec leurs propres théories (voir les photos).

Dans son étude sur le Popol-vuh (le livre sacré des Mayas-Quichés), Rafaël Girard reproduit l’image de la Stèle B, sous la légende : « Le guacamayo-tapir version de Copan du thème oiseau-serpent »

Quelles ailes n’aurait-il pas fallu à un tel oiseau pour prendre son vol! Et à quelles acrobaties intellectuelles ne faut-il pas se livrer, allant jusqu’à transformer en serpent ce qui est, de toute évidence, une trompe - à seule fin d’occulter la présence, dans l’art précolombien, d’un animal disparu du continent américain depuis des lustres !

Notes :

[1] S. D. Peet : « The so-called Elephant Mound in Grant County, and effigies in the region surrounding it », in The Wisconsin Academy of Sciences, Arts and Letters : volume VII (1883-1887), pp. 205-220.

[2] Brasseur de Bourbourg : Monuments anciens du Mexique. Palenqué et autres ruines de l'ancienne civilisation du Mexique, (...), pl. 13, Paris, 1866. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k130466g/f153.item

[3] Ferdinand Denis : Le monde enchanté: cosmographie et histoire naturelle fantastiques du Moyen Age. Paris, 1843, pp. 279-280.

Bibliographie :

  • P. Carnac : Les conquérants du Pacifique, les énigmes de l'univers, Paris, 1975.
  • H. Beuchat : Manuel d’archéologie américaine, Paris, 1912.
  • A Hyatt Verrill : America's Ancient Civilizations, 1967.
  • Andrew Tomas : Les secrets de l'Atlantide, 1969.

Table des illustrations :

  • 1) « Pipes en forme d'éléphant » illustration extraite du livre de Henri Beuchat (op. cit.)
  • 2) Chac, le dieu de la pluie à trompe d'éléphant des Mayas (codex de Madrid), en croquis, voir ici en pdf
  • 3) Codex Borgia nº53, voir ici Famsi.org
  • 4) Stèle B, de Copan, au Honduras.

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