L’œuvre inintelligible de Tiahuanaco

Le degré de développement technologique et social de l’Égypte Ancienne et de l’Empire inca est attesté historiquement et souvent consigné dans des chroniques datant de l’époque étudiée. Il ne pose donc pas de problème à l’interprétation. En revanche, rien ne prouve que ces hommes dont l’histoire a gardé la trace furent les bâtisseurs des monuments auprès desquels ils vécurent. Bien plus, tout, en apparence, semble indiquer qu’ils ne furent ni les concepteurs, ni les réalisateurs de l’architecture de leurs « lieux de culte » aux dimensions cyclopéennes.

D’une part la précarité de leur mode de vie, d’autre part la densité même des édifices dressés sur une période très courte, et la monumentalité de la plupart des constructions s’accordent mal. C’est la raison pour laquelle nous devons risqué un mode de compréhension qui dissocie les habitants des constructeurs.

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L’argumentation qui consiste à faire ressortir la contradiction qu’il y a entre les réalisations architectoniques supposées d’une civilisation et, comparativement, la faible évolution de ses techniques, nous apparaît impérieusement nécessaire si nous voulons comprendre l'origine du mystérieux site de Tiahuanaco.

Données historiques, géographiques et architecturales

Après des manifestations d’elles-mêmes aussi géniales et puissantes, les cultures pré-incas s’évanouissent dans les pages des livres d’histoire pour laisser parler les hommes d’autres cultures qui leur succédèrent. C’est la civilisation de Tiahuanaco qui, si l’on suit la classification enseignée par les spécialistes, prend le relais culturel des Mochicas et des Nazcas, à partir du VIe siècle apr. J.-C.

Dans le site archéologique de Tiahuanaco, en Bolivie, la dimension colossale de l’architecture mégalithique a prévalu. Les vestiges sont visibles à 20 kilomètres sur le haut plateau de la rive sud du lac Titicaca, à 4000 mètres d’altitude.

tiahuanaco sur une carte

Comme pour tous les édifices qui semblent dépasser la puissance de réalisation de l’homme, la légende s’est aussi emparée du site de Tiahuanaco.

Au XVe siècle, les Indiens qui vivaient dans les parages des ruines et sacrifiaient aux géants de pierre racontèrent aux mercenaires de Charles Quint, roi d’Espagne, que les Incas avaient autrefois habité ces murs, ayant trouvé la cité déserte à leur arrivée. Les chroniqueurs racontent : « Tiahuanaco fut construit en une seule nuit, après le déluge, par des géants inconnus qui, pour n’avoir pas tenu compte d’une prophétie annonçant la venue du soleil furent anéantis par ses rayons, ainsi que leurs superbes palais qui furent réduits en cendres... » [1][2]

Sur les 450 hectares que comporte l’ensemble du site, l’édifice principal est la pyramide d’Akapana, haute de 18 mètres, orientée selon les points cardinaux. Au nord-ouest, les vestiges du palais-temple de Kalasasaya (où se trouve la Porte du Soleil) se dressent face au temple semi-souterrain orienté suivant l'axe nord-sud. Une route passe entre la pyramide et le Kalasasaya (dont le nom signifie « les pierres dressées ») par un escalier à 7 marches dont les deux dernières constituent un bloc monolithique de plusieurs dizaines de tonnes. Pour la construction du temple, on a utilisé des mégalithes d’andésite d’un poids moyen de 30 tonnes. Aucun ciment n’a été employé pour des murs qui mesurent plus de 130 mètres de côté.

A l’intérieur de l’enceinte, on remarque deux statues monolithiques. L’une porte le nom d’un des premiers découvreurs du site, l’archéologue Ponce (Carlos Ponce Sanginés). D’une hauteur de 3 mètres, elle consiste en un personnage sculpté dans un style géométrique. On reconnaît un homme à l’attitude hiératique qui de ses deux mains collées sur la poitrine semble présenter deux objets. La seconde statue, el monolito Fraile, porte une ceinture formée d’une série de crabes.

Le monument le plus célèbre de Tiahuanaco est la porte du Soleil. Elle est composée d’un seul bloc monolithique de 10 tonnes, haut de 2,73 mètres et large de 3,84 mètres. Le matériau qui la constitue est l’andésite dans laquelle a été découpée une porte de forme trapézoïdale. La partie supérieure du bloc qui correspond à l’architrave est décorée d’un bas-relief aux figures tantôt humaines, tantôt zoomorphes. La face postérieure de la porte est creusée de niches.

Porte monolithique Tihuanaco

Le temple semi-souterrain auquel on accède en descendant un escalier de 6 marches présente, dans l’état actuel, une aire rectangulaire de 26 mètres sur 28. Elle est entourée d’une enceinte de dimensions plus modestes que celles du Kalasasaya. Les têtes-trophées en trachyte se détachant sur l’andésite rose rappellent très nettement le « Castillo » de Chavin au Pérou.

Dans la cour du temple, plusieurs statues sont disposées, représentant divers personnages ; entre autres, on peut voir un joueur de flûte de Pan et, à l’entrée, deux hommes à la chevelure de serpents. Le monolithe principal est celui dit de Bennet, haut de 7 mètres, sur le corps duquel on retrouve les figures de génies ailés visibles sur la porte du Soleil. La statue symbolisait aux yeux des Incas le dieu Viracocha. On remarque sur sa coiffe deux animaux à longue trompe que des commentateurs ont assimilés à des éléphants [3]. Or les éléphants ont disparu du continent américain, il y a plus de 10 000 ans ! Ne serait-ce pas un élément invitant à une révision complète des chronologies ?

La pyramide d’Akapana est un édifice à base rectangulaire de 194,14 mètres sur 182,4 de côté pour une hauteur de 18 mètres [4]. Elle se compose de sept terrasses superposées ; des escaliers aux proportions grandioses conduisaient au sommet.

pyramide dAkapana

Pumapunku...

A 980 mètres, au sud-ouest d’Akapana, on trouve les ruines de l’ensemble de Pumapunku. 

« Pumapunku » signifie « porte des Jaguars ». L’enceinte quadrangulaire du temple mesure 150 mètres sur 120 de côté. Elle consiste aujourd’hui en un immense champ de ruines. Quel édifice se dressa en cet emplacement ? En vertu de l’interprétation religieuse prévalant en archéologie, la dénomination de « temple » s’applique aux pierres disloquées qui jonchent le sol et sont parmi les plus colossales qu’utilisa l’architecture précolombienne.

Les unes, épaisses de 2 mètres, mesurent 8 mètres de long et 5 mètres de large; d’autres ont un poids qui fut estimé à 15 tonnes minimum et 500 maximum. Ces pierres furent découpées perpendiculairement aux lignes de clivage, ce qui représente une difficulté considérable du point de vue technologique... [5]

ruines de pumapunku

Le parti pris historique généralement adopté pour Tiahuanaco ne convient pas

On a saisi au cours de cette description, l’importance de l’ensemble de Tiahuanaco et la somme des complexités qu’il recèle pour l’interprétation. De nouveau se pose la question des conditions de possibilité de l’architecture du centre de Tiahuanaco, étant donné la mise en œuvre de moyens que suppose sa construction.

Le complexe de Tiahuanaco paraît avoir été entouré d'habitations qui ne furent pas construites en pierre mais en briques crues et terre séchée, ainsi que cela est apparu d’après les fouilles les plus récentes.

Nous refusons de croire que les hommes qui habitèrent ces agglomérations précaires aient pu être les bâtisseurs de Tiahuanaco, simultanément.

L'argument religieux a été avancé pour Tiahuanaco qui aurait été une « Mecque andine » des hauts plateaux. Les pèlerins qui s’y rendaient à date fixe l’auraient construite progressivement au fil des années. Mais comment une telle hypothèse explicative pourrait-elle se maintenir devant la question des faits que ne manque pas de poser Tiahuanaco ?

Premièrement, étant donné l’altitude, 4000 mètres, le site n’offre pour les hommes que des moyens extrêmement réduits de subsistance. Cela rend invraisemblable l’entretien d’une foule d’ouvriers sur le chantier de Tiahuanaco. Mais d’autres questions aussi troublantes n’ont pas reçu de réponse.

tiahuanaco satellite

L’analyse pétrographique des blocs qui entrent dans la construction des édifices a révélé l’utilisation des matériaux suivants : tuf volcanique, calcaire, grès rouge, basalte, andésite. Or aucune des carrières qui surplombent le lac Titicaca ne présente les caractères correspondant à ces types de pierres. Il faut s’éloigner à 70 ou à 300 kilomètres [6][7] pour trouver les gisements qui auraient pu alimenter l’édification des ensembles de Tiahuanaco.

Sans la roue, sans la métallurgie du fer, sans les bêtes de trait, les archéologues nous invitent à imaginer les convois d’hommes qui, en altitude, par des routes de montagnes transportèrent sur 300 kilomètres des mégalithes pesant de 100 à 500 tonnes. Et il n’est pas certain qu’à l’heure actuelle, même notre matériel de pointe serait opérant pour cette tâche, étant donné la configuration du terrain.

Le transport des matériaux est un problème qui attend d’être résolu, mais l’extraction et la taille des pierres, leur ajustement si parfait sont autant d’énigmes pour quiconque refuse de mettre en doute les estimations chronologiques conventionnelles. Quant à l’éventualité d’une réalisation de l’architecture monumentale de Tiahuanaco par les tribus andines locales, ne s’exclut-elle pas d’elle-même par l’énormité d’illogisme qu’elle représente ?

Des spécialistes n’ont pourtant pas craint de penser que Tiahuanaco avait été construit par des moyens manuels, si forte est l’emprise intellectuelle de la notion de « primitif » sur les mentalités des archéologues, lorsqu’ils raisonnent un site.

Pour nous qui ne refusons pas l’idée qu’avant même les temps recensés par nos histoires, une civilisation très évoluée ait pu exister et s’épanouir sur la terre, dans la mesure où notre technologie moderne semble avoir été prise en défaut par les constructeurs de Tiahuanaco, il apparaît que cette civilisation antérieure a été apte à résoudre des problèmes pour lesquels nous n’avons aucune envergure technologique appropriée et qu’à la limite nous sommes incapables de raisonner.

Si puissante, si prospère que fût la civilisation de Tiahuanaco, elle s’efface mystérieusement des plateaux andins... et des manuels d’archéologie.

 

Diaporama du site archéologique de Tiahuanaco (par Travel Kali / Youtube) :

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Source bibliographique : L'Archéologie d'avant l'histoire, Chantal Cinquin et Jean Suchy, éd. Laffont, Paris, 1980.

Notes :

  • [1] Cronica del Peru, Pedro Cieza de León, ch. CV.
  • [2] Comentarios reales de los incas, Garcilaso de la Vega, T. I, ch. XXV (Del famoso templo de Titicaca, etc.), 1609.
  • [3] Les traditions de l'Amérique ancienne (...), Fernand Schwarz, 1982, p. 192.
  • [4] Alexei Vranich : « La pirámide de Akapana: reconsiderando el centro monumental de Tiwanaku », in Boletin de arqueologia PUCP, Nº 5, 2001, p. 298.
  • [5] Voir la vidéo « Effrayante Cité de Tiwanaku »
  • [6] Acerca de la procedencia del material lítico de los monumentos de Tiwanaku, Carlos Ponce Sanginés, Academia Nacional de Ciencias de Boliva, 1970.
  • [7] Advances in Andean Archaeology, David L. Browman, 1978, p. 332.

Ouvrages de référence :

  • Tiahuanaco. 10000 Ans d’énigmes Incas, Simone Waisbard, éd. Laffont, les énigmes de l'univers, 1974.
  • Tihuanacu, the Cradle of American Man, A. Posnansky, Vols. I - IV, 1945 - 1957.
  • Rapport sur une mission scientifique en Amérique du Sud, par G. de Créqui Montfort et E. Sénéchal de la Grange, Paris, 1904 & l'album photo « Travaux et fouilles de Tiahuanaco », de 1903.
  • Akapana, una piramide en el centro del mundo, Linda Manzanilla, UNAM, Mexico, 1992.
  • Jean-Pierre Protzen et E. Stella : « Puma punku: plataformas y portales », in Boletin de arqueologia PUCP, Nº 5, 2001, pp.309-336.

Source des illustrations :

  • 1) Blitzballoons.com
  • 2) Atlas scolaire suisse pour l'enseignement secondaire, Payot & Cie, 1921.
  • 3) © Harvard University Archives : W432805_1.
  • 4) Akapana, una piramide en el centro del mundo, Linda Manzanilla, UNAM, 1992.
  • 5) © Shutterstock
  • 6) CAST - University of Arkansas

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