Alexandrie ? Un paradis sur Terre, selon les anciens...

Ne disait-on pas qu'il y avait à Alexandrie tout ce que l'on pouvait désirer, « les gymnases, les spectacles, les philosophes,l'enceinte sacrée des dieux, le roi généreux, le Musée, le vin, et les femmes, plus nombreuses que les étoiles dans le ciel et belles comme des déesses » ?

Comme son phare, l'une des sept merveilles du monde, la ville brillait de tous ses feux et attirait à elle les curieux, les aventuriers, les commerçants... et les savants venus travailler à la Bibliothèque.

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La ville d'Alexandre le Grand

Une cape jetée sur le rivage : c'est ainsi qu'Alexandrie apparaissait aux voyageurs de l'Antiquité venus de toute la Méditerranée contempler ses merveilles ou tenter leur chance. Une cape grecque, bien entendu, puisque la ville fut fondée par Alexandre le Grand de Macédoine, en 332 av. J.-C. Elle fut embellie par Ptolémée Ier Sôter (le Sauveur), l'un des grands généraux d'Alexandre qui s'empara de l'Egypte à la mort de son souverain, en 323 av. J.-C.

Tournée vers la mer, coupée du reste du pays par le lac Mariout, les lagunes et les marécages du delta du Nil, mais reliée au fleuve par des canaux, la « ville des étrangers » - comme l'appelaient les Egyptiens - occupait une position très marginale. C'était une cité militaire, la marque de l'autorité de l'empereur macédonien sur le pays, dans une région écumée par les pillards et perméable aux invasions (libyennes, notamment).

C'était aussi une ville administrative et commerçante. L'Egypte, alors le pays le plus riche de la Méditerranée, exportait du blé, des tissus, du verre, de l'asphalte, des onguents, des parfums, des pierres précieuses et des objets de luxe réputés pour leur perfection et leur originalité. En échange, elle recevait métaux, marbre, laine, épices, vins, chevaux, et les bois indispensables à la construction d'une flotte qui dominait la Méditerranée orientale.

Tout en se conformant à la configuration du site, la ville était de modèle grec : construite selon un plan orthogonal centré sur l'agora, grande place près de laquelle se trouvaient les bâtiments publics, gymnase (institution culturelle et sportive), théâtre, tribunaux et salle du conseil.

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Alexandrie se démarquait cependant de ce modèle. Premièrement, par l'établissement, au nord, près de la mer, du quartier clos des palais et du port royal, véritable ville dans la ville. On raconte que cet ensemble fortifié de palais et de jardins somptueux était ouvert au peuple une fois par an, lors des fêtes tumultueuses organisées en l'honneur d'Adonis, dieu du cycle de la végétation.

L'emplacement du sanctuaire principal était la deuxième particularité d'Alexandrie. La tradition grecque aurait voulu qu'il soit proche de l'agora. Or, ce temple dédié au nouveau dieu Sérapis, révélé en songe à Ptolémée Ier, fut édifié sur une grande colline dominant une ancienne petite ville égyptienne, au sud d'Alexandrie.

On ne sait si c'est cette position particulière, ou la volonté de s'établir sur un site cultuel indigène préexistant, ou encore tout autre chose, qui a dicté ce choix. On ignore également si le tombeau d'Alexandre se trouvait près de l'agora - position traditionnelle grecque du tombeau du fondateur de la cité - ou bien dans le quartier des palais, les Ptolémées s'étant déclarés héritiers du roi divinisé et protecteurs de sa dépouille.

Hélas ! aucun de nous ne peut plus contempler les vestiges des splendeurs édifiées dans cette ville pendant les périodes ptolémaïque, romaine, chrétienne et arabe. Ceux qui subsistaient à la fin du XIXe siècle ont été sauvagement détruits par les opérations immobilières.

Une bibliothèque universelle

Quant aux textes amassés dans la légendaire Bibliothèque. Cinquante mille, cent mille, deux cent mille, sept cent mille ? Les auteurs antiques s'enflamment quand ils essaient de les comptabiliser [1]. La disparition de cette collection unique au monde est restée mystérieuse.

Les Romains, puis les Chrétiens, ont été accusés de l'avoir incendiée volontairement ou accidentellement. Dans une autre version, le calife Omar, à la prise de la ville en 640, considérant ces textes comme inutiles, aurait ordonné leur destruction : ils servirent de combustible aux étuves des bains publics. On dit qu'il fallut six mois pour en venir à bout ! [2]

Autant d'histoires qui soulignent combien la fascination qu'exerçait la bibliothèque d'Alexandrie sur ses contemporains en a fait un véritable mythe - toujours vivace. Elle était bien la plus grande, la plus remarquable, la plus prestigieuse des bibliothèques. A la mort d'Alexandre, les nouveaux rois qui se partagèrent son empire firent collecter et traduire les textes des peuples vaincus afin de maîtriser les esprits comme les corps.

Tous entretenaient des artistes et des penseurs chargés de proclamer leur gloire ; mais Ptolémée Sôter avait d'autres ambitions. C'est sa volonté d'établir un savoir universel qui fit de sa bibliothèque un modèle, puis un mythe. Des émissaires furent envoyés pour acheter ou s'emparer des textes de toutes les civilisations. Le roi créa dans son palais une institution pour les savants, le Musée ou « collège des Muses ».

Libérés des soucis matériels, les érudits y étudiaient les écrits du monde connu et se consacraient à leurs recherches...

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Enfin, en sus de cette riche collection, les savants du Musée disposaient d'un observatoire astronomique, d'un parc zoologique, de salles de dissection... et de condamnés à mort pour cobayes ! Cette « politique scientifique » - probablement la première du genre -, liée aux objectifs économiques et politiques de la dynastie des Lagides inaugurée par Ptolémée Ier, favorisa l'émergence de la « science grecque ».

Alexandrie, capitale de la science antique

L'argent de l'empereur, le rassemblement des érudits en un même lieu, une bibliothèque sans équivalent : c'est l'union de ces trois éléments qui explique la force de l'esprit alexandrin et sa créativité scientifique. Elle s'appuya aussi sur un intérêt tout nouveau pour la compilation et le commentaires des textes.

Ajoutez la conscience de l'importance, pour un scientifique, de connaître l'histoire des sciences, et un penchant prononcé pour les sciences appliquées aux techniques, et vous comprendrez pourquoi les savants alexandrins furent autant des inventeurs de machines que des innovateurs de la pensée, des littéraires que des mathématiciens, des poètes que des médecins - à une époque où le clivage intellectuel actuel n'existait pas.

220px Euklid von Alexandria 1Les plus célèbres de ces savants sont ceux du IIIe siècle av. J.-C. A commencer par Euclide, dont le postulat : « Par un point du plan, on ne peut mener qu'une parallèle à une droite » sera la base des raisonnements mathématiques jusqu'au XVIIIe siècle !

Euclide utilisa les apports de l'astronomie babylonienne pour déterminer les paramètres des mouvements de la Lune et des planètes. Des mesures très utiles aux navigateurs antiques, qui, ignorant les effets du vent et des courants, la latitude et la longitude, devaient se contenter de faire du cabotage en se repérant grâce aux étoiles. Les calculs des érudits alexandrins, s'approchant des notions de latitude et de longitude, permirent enfin aux marins de naviguer au large.

Quant à Eratosthène, passionné de géométrie et correspondant privilégié d'Archimède (qui, lui aussi, étudia à Alexandrie), il renouvela la cartographie en rassemblant toutes les mesures notifiées dans les textes, sans établir lui-même de relevés. Sa carte du monde, ne tient pas compte de la convergence des méridiens aux pôles, pourtant connue, et n'établit pas leur équidistance. C'est plus une projection intellectuelle qu'une représentation réaliste.

Eratosthène étonne surtout par la mesure de la circonférence terrestre qu'il réalisa en partant de l'hypothèse que les rayons du Soleil, par leur éloignement, frappent la Terre en lignes parallèles. Il constata qu'à Syène, une ville proche d'Alexandrie, le jour du solstice d'été, à midi, le soleil tombe à la verticale au fond d'un puits. Il mesura à la même heure l'ombre d'une obélisque à Alexandrie, puis l'angle qu'elle formait avec les rayons de soleil et enfin, par calcul trigonométrique, la valeur de l'angle, au centre de la sphère terrestre, qui sépare les deux villes situées sur le méridien. Il établit ainsi une mesure de la circonférence terrestre exacte à quelques centaines de kilomètres près !

Hipparque à lobservatoire dAlexandrie

Les savants alexandrins essayèrent aussi d'ordonner les planètes selon leur distance à la Terre, et de fixer un calendrier d'après les mouvements des étoiles, de la Lune et du Soleil. On leur doit, par exemple, nos jours de la semaine établis selon la séquence Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne, Soleil. Sur des bases mathématiques, astronomiques et mécaniques, ils créèrent toutes sortes de machines : engins de guerre, instruments de musique, automates, systèmes de mesure...

A la même période, Hérophile distingue les veines des artères, identifie les ovaires et jette les bases de la terminologie anatomique. Peu après, Erasistrate se pose en précurseur de la physiologie moderne en observant certains fonctionnement du corps.

Dans le domaine des lettres, même créativité : Zénodote, le premier bibliothécaire, est aussi le premier à comparer différentes versions d'un texte, à la recherche de la plus ancienne et des causes de cette évolution. Bref, il invente la philologie... C'est lui (et ses successeurs) qui, triant, choisissant et copiant, nous a légué ce que nous savons de la science et de la littérature antiques !

Notes :

    • [1] Sept cent mille ouvrages, d’après Aulus Gellius (Nuits attiques, livre VI, 17) : « (...) les Ptolémées fondèrent en Égypte une riche bibliothèque de sept cent mille ouvrages environ rassemblés ou écrits par leurs ordres. Mais dans la première guerre d'Alexandrie, pendant qu'on livrait la ville au pillage, l'imprudence seule de quelques soldats auxiliaires causa la perte de ces richesses littéraires, qui devinrent la proie des flammes. »
    • [2] « (...) Jean Philoponus entre en négociation avec Amrou - général d'Omar - pour sauver la bibliotheque d'Alexandrie; mais les Arabes s'en servent pour chauffer quatre mille bains pendant six mois. » Abul-Faraj (Bar-Hebraeus), Histoire des dynasties, livre IX, p. 178. Jacques Matter dans l'Essai historique sur l'École d'Alexandrie (1820, p. 312) nous explique que « ce fait est révoqué en doute par de nombreux auteurs », d’après des historiens comme Gibbon , d'Ansse de Villoison, Heyne ou Charles Reinhard, ce sont des auteurs arabes postérieurs à cette époque qui le rapportent... : « le patriarche Eutychius n’en dit rien dans son récit de la prise d’Alexandrie; les commentateurs d'Aristote, en rapportant que certains livres de ce philosophe s’étaient trouvés dans l'ancienne bibliothèque des Lagides, semblent indiquer que cette bibliothèque n'existait plus, et Orose dit positivement qu’il en a vu les armoires vides. »

Bibliographie :

  • Essai historique sur l'École d'Alexandrie, Jacques Matter, Paris, 1820.
  • Recherches historiques sur la bibliothèque d'Alexandrie, F. Chatelain, Paris, 1831.
  • Alexandrie la Grande. André Bernand, éd. Arthaud, Paris, 1966.
  • Alexandrie, Jean-Jacques Ampère, éd. Magellan, Paris, 2004.

Table des illustrations :

  • 1) Extrait de la BD "Alix, Le démon du Pharos". Casterman, 2008.
  • 2) Vue reconstituée d’Alexandrie au 2e s. av. J.-C. (aquarelle de J.-C. Golvin).
  • 3) Illustration du XIXe siècle représentant la bibliothèque d'Alexandrie, par O. Von Corven,
  • 4) Euclide (gravure, début du XVIIe siècle)
  • 5) Hipparque à l’observatoire d’Alexandrie (gravure, fin du XIXe siècle)

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